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Photo : Jean-François Gratton / Une communication orangetango

La Déraison d'amour

DU 2 AU 13 JUIN 2009

D'après les écrits de Marie de l'Incarnation
Texte établi par Jean-Daniel Lafond
en collaboration avec Marie Tifo
Mise en scène Lorraine Pintal
Une coproduction du Théâtre du Trident et du TNM
En collaboration avec la Société du 400e et le Grand Théâtre de Québec

Marie Tifo

MARIE TIFO, SINGULIÈRE ET PLURIELLE

Les Bons Débarras, HA ha!…, L’Hiver de force : toujours Marie Tifo restera l’interprète idéale de Réjean Ducharme. Elle a pourtant tout joué : Claudel et Federico Garcia Lorca, Sam Shepard et Goldoni, la mère d’Hamlet et Mère Courage, des créations de Roland Lepage, d’André Ricard, de Michel Marc Bouchard, de Dominic Champagne et de Jean Marc Dalpé, mais ce sont ces trois œuvres qui immanquablement nous reviennent en tête, ces trois figures de maîtresses femmes, fougueuses et gouailleuses, violentes et sensuelles, émouvantes et pourtant fort fragiles, à travers lesquelles Marie Tifo a su transmettre toute la verve de Ducharme et qui ont certes contribué à créer son image d’actrice nationale, d’actrice capable plus que toute autre de rendre cette chaleur, cette vivacité, cette générosité, cette impétuosité et cette absence de prétention qui nous sont propres, à nous Québécois.

Tout film, toute représentation théâtrale est aussi la radiographie d’une histoire d’amour entre un cinéaste ou un metteur en scène et une actrice. Que l’on pense à Ingmar Bergman et Liv Ullmann, à Claude Chabrol et Isabelle Huppert, à Roberto Rossellini et Ingrid Bergman, à André Brassard et Rita Lafontaine. Ils sont nombreux les cinéastes et metteurs en scène qui ont eu une histoire d’amour avec Marie Tifo, à commencer par le cinéaste Yves Simoneau, qui l’a retrouvée dans pas moins de six films : Dernier Voyage, Les Yeux rouges, Pouvoir intime, Les Fous de Bassan, Dans le ventre du dragon et Napoléon Bonaparte, et par la metteure en scène Lorraine Pintal, qui tant de fois l’a dirigée : dans HA ha!… et L’Hiver de force, dans Les Beaux Dimanches de Marcel Dubé, Tartuffe de Molière, Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, Monsieur Bovary de Robert Lalonde, Une adoration de Nancy Huston et aujourd’hui dans La Déraison d’amour. Mais cet attachement à son égard, les spectateurs aussi la cultivent, eux qui la retrouvent sur scène, à la télé ou au cinéma, comme une sœur bien-aimée qu’il fait bon retrouver, comme une femme proche et familière. Il y a en effet une part d’alchimie qui entre dans la relation que l’on entretient tous avec Marie Tifo, faite de séduction, de complicité et d’identification mêlées. Apportant une présence et une authenticité dégagées de toute pose, de toute affectation, elle a développé, au gré de ses multiples rôles souvent flamboyants de femmes combatives et énergiques, un lien affectif avec le public, qui devient toujours plus fort au fil des ans. Tel celui que les Italiens entretenaient avec la magnétique Anna Magnani, qui a su donner corps et âme à la femme italienne dans tous ses états.

Mais le temps des stars n’est plus ce qu’il était et Marie Tifo n’en fait jamais qu’à sa tête, et s’en donne à cœur joie dans l’exploration d’images d’elle-même toutes différentes les unes des autres. Ainsi un monde sépare-t-il ses personnages marquants à la télé dans Le Parc des braves et Temps dur. De même, tout oppose la guérisseuse qui soigne Philippe Noiret dans le film Père et fils de Michel Boujenah et la mère de famille qui accueille un homosexuel au moment où tout Rome célèbre l’arrivée d’Adolf Hitler dans la pièce Une journée particulière d’Ettore Scola. Et même s’il s’agit de deux femmes handicapées, rien ne réunit l’enseignante paralysée qui fait la rencontre, libératrice, d’un homme lui aussi paralysé dans T’es belle, Jeanne de Robert Ménard et la sirène de Kalamazoo d’André Forcier, qui tantôt parle avec sa voix, tantôt avec celle de Rémy Girard, dont le personnage tombe amoureux d’elle. Non seulement Marie Tifo enchaîne-t-elle film sur film, pièce sur pièce, série télé sur série télé depuis trente-cinq ans, mais elle explore aussi toutes les formes de son art et toutes les manières d’approcher les grands rôles pour mieux en faire péter les coutures, comme elle le fait aujourd’hui avec Marie de l’Incarnation. Outre que son talent lui permet de couvrir un large spectre et de résister au temps et aux modes, cet itinéraire gourmand démontre une volonté très nette de se faire sismographe de tous les terrains de jeu.