
La Déraison d'amour
D'après les écrits de Marie de l'Incarnation
Texte établi par Jean-Daniel Lafond
en collaboration avec Marie Tifo
Mise en scène Lorraine Pintal
Une coproduction du Théâtre du Trident et du TNM
En collaboration avec la Société du 400e et le Grand Théâtre de Québec
- Jean-Daniel Lafond (auteur)
- Marie Tifo (auteur)
DE L’ORGANIQUE AU SPIRITUEL, DU PHYSIQUE AU MÉTAPHYSIQUE
par Marie Tifo et Jean-Daniel Lafond
En novembre 1980 était présentée à Québec et à Montréal une production intitulée Marie de l’Incarnation, qui avait été créée à Paris à l’automne 1979. Le texte avait été établi d’après la correspondance de Marie de l’Incarnation par Jean-Louis Jacopin, qui assurait la mise en scène, et par Marcel Bozonnet, futur administrateur de la Comédie-Française, qui interprétait lui-même le rôle de Marie de l’Incarnation. Le programme nous apprend que vous, Jean-Daniel Lafond, et les Ateliers audiovisuels du Québec assuriez alors la préproduction du spectacle. à cette époque, l’idée avait germé en vous de proposer votre propre montage à partir des 13 000 lettres de cette grande mystique?
J.-D. L. – Ce qui se confirme alors, c’est ma relation à Marie de l’Incarnation; ce qui germe, c’est la volonté de faire un film! Dès 1980, j’entreprends un long voyage avec Marie Guyart, qui va trouver son aboutissement 28 ans plus tard dans Folle de Dieu (le film) et La Déraison d’amour (la pièce). Je suis parti en quête de cette femme à travers les livres qui lui sont consacrés, les lieux qu’elle a fréquentés, les hommes et les femmes qu’elle a rencontrés. Ainsi, je suis allé dès 1980 à l’Abbaye de Solesmes pour rencontrer Dom Guy Oury, un moine bénédictin qui a consacré une grande partie de son œuvre à établir et à publier – à la suite de Dom Jamet au Québec – la correspondance de Marie de l’Incarnation. Il a aussi écrit une biographie passionnante et de nombreuses études. Grâce à lui, j’ai même pu expérimenter la vie monacale lorsqu’il m’a fait séjourner derrière la grille de son monastère.
MARIE TIFO – Et Marcel Bozonnet te suivait alors dans cette entreprise?
J.-D. L. – Ensemble, nous sommes allés une fois voir Dom Oury à Solesmes. Il nous fascinait par sa capacité de se confondre avec son sujet. Un vrai acteur! Il se prenait littéralement pour elle. De son côté, lorsque je l’ai rencontré, Marcel Bozonnet avait déjà fait clairement son choix théâtral. Marqué par le théâtre nô, il représentait la féminité en empruntant à la gestuelle orientale et aux postures des statues du Bernin. Mais, pour revenir à votre question, le projet de proposer mon propre montage des écrits de Marie de l’Incarnation n’est pas venu tout de suite.
M. T. – C’est à Québec que j’ai vu le spectacle et que nous nous sommes rencontrés, Jean-Daniel et moi. Je venais tout juste de jouer dans Les Bons Débarras et Jean-Daniel me connaissait pour cette raison. Mais c’est d’abord avec le projet de film qu’il m’a approchée.
J.-D. L. – Il est clair que ce premier projet de film avorté était marqué par cette formidable aventure avec Bozonnet. J’ai écrit un scénario en 1982, que j’ai proposé à Marie, et qui est resté lettre morte. Mais je n’ai jamais abandonné le projet. Je n’ai jamais cessé de l’alimenter. J’ai rencontré des historiens, des écrivains, des féministes, des philosophes, des théologiens. Mes retrouvailles avec Marie Tifo ont été décisives et ont donné une vie nouvelle au projet en 2003. Je l’ai alors entraînée dans mes recherches, elle m’a apporté sa sensibilité, son immense énergie, sa grande expérience et sa force de conviction. Marie de l’Incarnation est devenue notre lecture commune et une quête partagée. Il est amusant de noter que le cycle complet de la genèse de La Déraison d’amour commence en 1980 par une production théâtrale, qui donne naissance à un projet de film qui va se transformer pendant plus de vingt ans pour donner naissance en 2008 à un film intitulé Folle de Dieu, qui, lui, va accoucher de la pièce La Déraison d’amour. Maintenant la boucle est bouclée!
M. T. – En 2003, lorsque le projet renaît comme le dit Jean-Daniel, j’avais alors l’âge du personnage – Marie de l’Incarnation commence à écrire ses Relations à 54 ans – et il me semblait avoir dorénavant ce qu’il fallait pour incarner l’itinéraire spirituel de cette femme exceptionnelle. Nous nous sommes alors isolés, Jean-Daniel et moi; nous nous retrouvions trois fois par semaine dans une petite chapelle et lisions en parallèle l’ensemble de la correspondance. Puis nous comparions nos choix : les lettres qui nous paraissaient essentielles. Et c’est ainsi que nous sommes passés à travers toute l’œuvre et que nous sommes parvenus à une première version du montage. Il nous a ensuite fallu élaguer pour en arriver au spectacle d’une heure quinze, que nous offrirons d’abord à Québec, puis en France et enfin à Montréal. En fait, il s’est agi d’un travail de réduction progressive, qui n’est pas allé sans regrets, bien sûr, mais je crois vraiment que l’essentiel est là. Puis, au cours de cette longue élaboration, nous nous sommes rendu compte que l’écriture de La Relation spirituelle en 1654 marque véritablement un tournant dans sa vie : à partir de là elle fait vraiment « œuvre d’écrivain ».
Qu’est-ce qui a orienté les choix que vous avez forcément dû faire?
M. T. – Il faut préciser qu’il ne s’agit en aucun cas d’une biographie de Marie de l’Incarnation, mais bien de la « relation » d’une femme multiple, partie pour l’Amérique en 1639, d’une femme qui a traversé l’océan dans une coquille de noix, ne sachant pas vraiment ce qui l’attendait là-bas, vers quel monde inconnu. De nos jours, la seule équipée comparable équivaudrait à partir pour la planète Mars!
JEAN-DANIEL LAFOND, OBSERVATEUR ATTENTIF DU MONDE ET DE SON TEMPS
« Le travail de Lafond, où art, rêve, histoire, identité et engagement s’entrecroisent,
et les réflexions qu’il propose,
s’avèrent un plaidoyer ouvert pour la culture et l’intelligence. »
Pierre Véronneau dans Le Dictionnaire du cinéma québécois
de Michel Coulombe et Marcel Jean,
Nouvelle édition revue et augmentée par Michel Coulombe,
Éditions Boréal, 1999.
Époux de la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, Son Excellence Jean-Daniel Lafond est né en France, où il a été professeur de philosophie et chercheur en sciences de l’éducation. Professeur-invité à l’Université de Montréal en 1974, il choisit l'exil au Canada et devient citoyen canadien en 1981. Depuis, il se consacre au cinéma.
Il est l’auteur d’une quinzaine de films, qui s’inscrivent dans la continuité du cinéma documentaire de création : Les traces du rêve (1985, en nomination au prix Génie du meilleur documentaire), Le voyage au bout de la route (1987), Le visiteur d'un soir (1989), La Manière Nègre ou Aimé Césaire, chemin faisant (1991), Tropique Nord (1994 - Prix TV5 du meilleur documentaire francophone), La liberté en colère (1994), Haïti dans tous nos rêves (1995 - Prix du meilleur film politique, Festival Hot Docs, Toronto 1996), L’Heure de Cuba (1999 - en nomination au prix Gémeaux du meilleur documentaire), Le temps des barbares (1999), Salam Iran, une lettre persane (2002 – Prix Gémeaux du meilleur documentaire), Le faiseur de théâtre (Les Films d’Ici, France, 2002), Le cabinet du Docteur Ferron (2003 – Prix Gémeaux du meilleur documentaire). Le fugitif ou les vérités d’Hassan (2006 - Nominé en 2007 pour 4 Gémeaux, sélectionné dans plus de 20 festivals à travers le monde).
Observateur attentif du monde et de son temps, Jean-Daniel Lafond crée des œuvres cinématographiques qui composent des récits émouvants et provocants, de véritables poèmes philosophiques qui sont autant d'invitations au voyage et à la réflexion sur le destin des êtres et des peuples. Parallèlement au cinéma, il a développé une œuvre radiophonique originale (à France-Culture et à Radio-Canada), a publié plusieurs livres et fait des incursions au théâtre. Il est cofondateur en 1998 et président jusqu’en 2005 des Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Ses films ont reçu de nombreux prix nationaux et internationaux. Il a reçu le prix Lumières en 1999 et est Compagnon de l’Ordre du Canada depuis 2005.
En septembre 2008, ses deux plus récentes œuvres seront présentées dans le cadre du 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec : Folle de Dieu, un long métrage inspiré des écrits de Marie de l'Incarnation (1599-1672), mystique et première femme écrivaine du Canada, dont Marie Tifo incarne le rôle principal, et La Déraison d'amour.
Extrait d’une entrevue réalisée par Stéphane Lépine pour l’Emporte-pièces.
MARIE TIFO, SINGULIÈRE ET PLURIELLE
Les Bons Débarras, HA ha!…, L’Hiver de force : toujours Marie Tifo restera l’interprète idéale de Réjean Ducharme. Elle a pourtant tout joué : Claudel et Federico Garcia Lorca, Sam Shepard et Goldoni, la mère d’Hamlet et Mère Courage, des créations de Roland Lepage, d’André Ricard, de Michel Marc Bouchard, de Dominic Champagne et de Jean Marc Dalpé, mais ce sont ces trois œuvres qui immanquablement nous reviennent en tête, ces trois figures de maîtresses femmes, fougueuses et gouailleuses, violentes et sensuelles, émouvantes et pourtant fort fragiles, à travers lesquelles Marie Tifo a su transmettre toute la verve de Ducharme et qui ont certes contribué à créer son image d’actrice nationale, d’actrice capable plus que toute autre de rendre cette chaleur, cette vivacité, cette générosité, cette impétuosité et cette absence de prétention qui nous sont propres, à nous Québécois.
Tout film, toute représentation théâtrale est aussi la radiographie d’une histoire d’amour entre un cinéaste ou un metteur en scène et une actrice. Que l’on pense à Ingmar Bergman et Liv Ullmann, à Claude Chabrol et Isabelle Huppert, à Roberto Rossellini et Ingrid Bergman, à André Brassard et Rita Lafontaine. Ils sont nombreux les cinéastes et metteurs en scène qui ont eu une histoire d’amour avec Marie Tifo, à commencer par le cinéaste Yves Simoneau, qui l’a retrouvée dans pas moins de six films : Dernier Voyage, Les Yeux rouges, Pouvoir intime, Les Fous de Bassan, Dans le ventre du dragon et Napoléon Bonaparte, et par la metteure en scène Lorraine Pintal, qui tant de fois l’a dirigée : dans HA ha!… et L’Hiver de force, dans Les Beaux Dimanches de Marcel Dubé, Tartuffe de Molière, Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, Monsieur Bovary de Robert Lalonde, Une adoration de Nancy Huston et aujourd’hui dans La Déraison d’amour. Mais cet attachement à son égard, les spectateurs aussi la cultivent, eux qui la retrouvent sur scène, à la télé ou au cinéma, comme une sœur bien-aimée qu’il fait bon retrouver, comme une femme proche et familière. Il y a en effet une part d’alchimie qui entre dans la relation que l’on entretient tous avec Marie Tifo, faite de séduction, de complicité et d’identification mêlées. Apportant une présence et une authenticité dégagées de toute pose, de toute affectation, elle a développé, au gré de ses multiples rôles souvent flamboyants de femmes combatives et énergiques, un lien affectif avec le public, qui devient toujours plus fort au fil des ans. Tel celui que les Italiens entretenaient avec la magnétique Anna Magnani, qui a su donner corps et âme à la femme italienne dans tous ses états.
Mais le temps des stars n’est plus ce qu’il était et Marie Tifo n’en fait jamais qu’à sa tête, et s’en donne à cœur joie dans l’exploration d’images d’elle-même toutes différentes les unes des autres. Ainsi un monde sépare-t-il ses personnages marquants à la télé dans Le Parc des braves et Temps dur. De même, tout oppose la guérisseuse qui soigne Philippe Noiret dans le film Père et fils de Michel Boujenah et la mère de famille qui accueille un homosexuel au moment où tout Rome célèbre l’arrivée d’Adolf Hitler dans la pièce Une journée particulière d’Ettore Scola. Et même s’il s’agit de deux femmes handicapées, rien ne réunit l’enseignante paralysée qui fait la rencontre, libératrice, d’un homme lui aussi paralysé dans T’es belle, Jeanne de Robert Ménard et la sirène de Kalamazoo d’André Forcier, qui tantôt parle avec sa voix, tantôt avec celle de Rémy Girard, dont le personnage tombe amoureux d’elle. Non seulement Marie Tifo enchaîne-t-elle film sur film, pièce sur pièce, série télé sur série télé depuis trente-cinq ans, mais elle explore aussi toutes les formes de son art et toutes les manières d’approcher les grands rôles pour mieux en faire péter les coutures, comme elle le fait aujourd’hui avec Marie de l’Incarnation. Outre que son talent lui permet de couvrir un large spectre et de résister au temps et aux modes, cet itinéraire gourmand démontre une volonté très nette de se faire sismographe de tous les terrains de jeu.
