
Beaucoup de bruit pour rien
SUPPLÉMENTAIRE LE MERCREDI 28 OCTOBRE, 20 H
de William Shakespeare
Adaptation et mise en scène René Richard Cyr
Durée du spectacle 1 h 40 sans entracte
Un étincelant duel verbal
Much ado about nothing a été publié dans le Quarto de 1600. Le thème de l’usurpation de personnalité et de l’échange de vêtements se trouve déjà dans Orlando furioso de l’Arioste, mais, pour l’intrigue romanesque tournant autour de Claudio et Héro, Shakespeare a dû emprunter l’histoire d’Ariodante et de Guenièvre, qui se déroule elle aussi à Messine, dans une nouvelle de l’italien Bandello, sans doute à travers la traduction française de Belleforest, lui-même transcrit en anglais par Geoffrey Paynter. La circulation des œuvres et des idées ne date pas d’hier! Par contre, les rapports conflictuels, mais décapants de Béatrice et de Bénédict lui appartiennent en propre. Et ils sont beaucoup plus intéressants. Les spectateurs ne s’y sont jamais trompés. Dès 1640, le préfacier d’une édition des Sonnets explique : «Mais que paraissent Béatrice et Bénédict et, aussitôt, les galeries et les loges du Cockpit se remplissent en un clin d’œil.» Et qu’il est étincelant ce duel verbal auquel ils se livrent, cette « guerre joyeuse » à laquelle le mariage, on le sent, n’apportera qu’une trêve. À la fin, rien n’aura beaucoup changé, c’est là le sens de la pièce, le bémol de l’amour heureux.
Ne boudons cependant pas notre plaisir et écoutons parler cette jeunesse vive, gaie et spirituelle, caustique même, plus pour le plaisir de l’esprit que par désir de faire mal. Sa verve est éblouissante. Souvent précieuses ou même alambiquées, leurs répliques font mouche à tout coup. Les calembours abondent, parfois grivois. Le badinage est roi et l’humour n’est jamais loin. Mais surtout, la poésie est partout, abondant en métaphores, donnant du souffle aux remarques les plus banales. La signification de la pièce est plus complexe qu’elle n’en a l’air, elle est même inquiétante par certains côtés, mais le plaisir de l’esprit est si vif, le style d’une imagination si enjouée qu’il en fait oublier tous les grincements. Dans les comédies du magicien de Stratford, même les méchants, même les imbéciles ont du style. Quant aux jeunes gens, leurs réparties ont des ailes.
Extrait de l' Emporte-Pièces 09-10
Marie-Christiane Hellot
Kenneth Branagh: Une savoureuse adaptation
La plupart des comédies de Shakespeare ont été portées à l’écran et nombre de réalisateurs ont livré leur version de Much ado about nothing. La dernière en date, et sans doute la plus connue, est celle qu’a tournée en 1993, dans l’harmonieuse campagne toscane, le célèbre et fougueux acteur shakespearien Kenneth Branagh et pour laquelle il a reçu la même année une nomination à la Palme d’or à Cannes. Il y tenait aussi le rôle de Bénédict en face d’Emma Thompson dans celui de Béatrice, avec laquelle il formait un couple mythique, à la scène comme à la ville ! Leur évidente complicité, le plaisir manifeste qu’ils mettent à s’affronter sont un des bonheurs du film. La jeunesse et l’allégresse qui se dégagent de cette comédie romantique où les personnages plus âgés sont comme emportés par la contagion de la gaieté et où les obstacles et la méchanceté ne servent qu’à souligner la primauté de l’amour sont irrésistibles. Branagh a parfaitement tiré parti dans son montage au rythme rapide de la fluidité et du mouvement qui caractérisent l’enchaînement des scènes de Shakespeare. Filmé par un cinéaste de trente-trois ans sur les vers d’un dramaturge de trente-cinq ans, Much ado about nothing est un hymne à la jeunesse.
Extrait de l' Emporte-Pièces 09-10
Shakespeare au TNM
C’est la première fois que le TNM monte Beaucoup de bruit pour rien, mais c’est la vingtième fois qu’il présente une pièce du grand dramaturge élisabéthain, tous genres confondus.
Le TNM a eu ses préférences cependant. Une chose frappe, en effet, quand on regarde de près la liste de ces productions. Les tragédies et les comédies y sont presque à égalité, mais il n’y figure qu’un seul drame historique : c’est pourtant avec Richard II, dans une mise en scène mémorable de Jean Gascon, qui y tenait également le rôle titre, que Shakespeare a fait son entrée au Théâtre du Nouveau Monde. Dans le camp des tragédies, Hamlet, monté à trois reprises, l’emporte. Dans la dernière édition, réalisée en coproduction avec le Théâtre du Gymnase (Marseille) et le Théâtre des Amandiers (Nanterre), l’acteur français Charles Berling offrait une interprétation audacieuse et profondément novatrice du prince danois. Du côté des comédies, c’est Le Songe d’une nuit d’été qui se détache : Robert Lepage s’y illustrait déjà en 1988 et, en 2003, Yves Desgagnés en donnait une séduisante version qui ouvrait sa trilogie shakespearienne marquée par la recherche esthétique et formée des Joyeuses Commères de Windsor et de La Nuit des rois.
Beaucoup d’autres grands metteurs en scène ont offert leur vision de l’œuvre du grand écrivain anglais. Et les meilleurs comédiens y ont triomphé, depuis Albert Millaire, Paul Hébert, Monique Miller et Jean-Louis Roux (qui trouvait dans Le Roi Lear un des grands rôles de sa carrière) jusqu’à Sylvie Drapeau, Catherine Trudeau et Isabelle Blais, en passant par Paul Savoie, Markita Boies et Denis Bernard… Mais il faudrait tous les nommer, ces artisans qui ont fait briller l’étoile du célèbre enfant de Stratford.
Le grand Will a pris de plus en plus de place au TNM avec les années et… les directeurs artistiques. La maison de Molière devient aussi, et de plus en plus, la maison de Shakespeare.
Extrait de l' Emporte-Pièces 09-10
Marie-Christiane Hellot
